Lettre de l'Honorable Jean Rablu, Maitre Crocheteur, et Caporal-Major de la Milice de Céna, a l'Honorable Pierre Tubeuf, Garçon Boucher de Poissy.
Anonymous.
1790.Les premiers seront les derniers,
Et les derniers seront les premiers.
Evangile sélon S. Luc.
1790
QUATRE LIGNÉS
DE L'ÉDITEUR.
Il y a quelque temps que cette lettre me fut communiquée par l'honorable Jean Rablu, qui me fait l'honneur de me protéger un peu. J'en ai été si frappé, que je l'ai engagé à la rendre publique ; j'y ai seulement ajouté quelques notes pour les amateurs, & je profite de l'occasion pour offrir mes respectueux hommages à tous les honorables camarades de Jean Rablu, qui, comme on fait, menent la brouette de Céna.
LETTRE DE L'HONORABLE JEAN RABLU,
Maître Crocheteur, & Caporal-Major de la
Milice de Céna,
A L'HONORABLE PIERRE TUBEUF,
Garçon Boucher à Poissi.
Eh ! bon jour notre ami Tubeuf ; comment va la joie ? à merveille chez moi, gai comme pinson ; je ne pese pas une once depuis que je suis de la Nation. (a) Vive la liberté, morbleu ! vivent les enfants de la Balle ! Je vous salue, honorables personnes, Garçons Bouchers, Brouettiers, Crocheteurs, porte-chaises, Marchands de Merlans, &c. ; sans
Je vous méprise,
Et le vous prise,
Moins qu'une prise
De tabac.
Répete, Tubeuf.
Il y a mille ans que tu dois venir à Céna. Eh ! arrive donc ; tu me verras dans toute ma gloire. Oh ! comme tu seras ébahi ! comme tu ouvriras tes grandes oreilles , lorsque
La police est au diable. Nous avons détroussé le Général, & l'avons envoyé paître avec ses quatre renards, (d) qui n'ayant plus rien à croquer font carême & vivent de régime. Leurs robes sont chez les Frippiers, en attendant celles des Avocats & des Procureurs ; car la bonne Dame Justice est bien malade, & ses vieilles balances ne servent
Attention, Tubeuf, sois toute oreille. J'ai à te parler de notre belle Milice perlim-pinpin, dont nous sommes la cheville ouvriere. Oh ! mon ami, quelle milice ! il n'y en a pas de pareille en France, & il n'y en aura jamais. Il faut la voir, c'est la piece curieuse.
Exceptons parmi les épaulettes, quelques Messieurs qui ne font pas tout-à-fait de notre genre, (g) mais que par honnêteté nous n'avons pas voulu éconduire : tout le reste est bien, admirablement bien. Nous y avons poussé tous nos parents, tous nos amis (h). Moi, je ne suis que Caporal-Major ; Officier demain si je vouloir tinter ; mais j'aime mieux mon poste, à cause du pot au feu ; & puis ce sont les Caporaux qui donnent le branle à tout. C'est-là, mon ami, qu'on peut voir le grand effet de la révolution ! tout y eft pêle-mêle, & c'est une merveille de voir l'habit bleu, l'épaulette & l'épée au derriere à tel homme qui vient de vous
La parade arrive, & voilà mon homme qui quitte l'arrosoir endosse l'habit bleu, arbore la cocarde, attache le hosse-col & passe le baudrier ; il ne lui manquoit que l'épée pour étre armé de pied-en-cap. Il se méconnoissoit déjà ; mais il eut beau se prendre pour un guerrier, le naturel revint au galop, & le cuisinier reparut. Au moment de se saisir de sa redoutable flamberge, il se trompe de lamme, empoigne la brochette, la passe dans le baudrier, & sort. Fort heuresement pour lui, je me trouve à sa rencontre ; des éclats de rire, à me fendre le crâne, l'éveille comme en sursaut ; il se contemple, apperçoit la méprise, rentre brusquement chez lui, se désembroche, & ressort enfin la rapiere au côté, au grand désagrément des rieurs de Céna, qui regretteront long-temps de ne l'avoir pas vu à la parade, armé de maniere à faire trembler la volaille.
Revenons bien vite à nos moutons de la
Nous avons, Tubeuf, les plus beaux projets du monde, nous voulons mettre cette Milice sur le plus grand pied de la guerre.
Je vous méprise
Et je vous prise
Moins qu'une prise
De tabac.
Toujours chorus,Tubeuf ; ce petit air me plaît infiniment.
Je dirai par parenthése, que nos habits bleus ne nous coutent pas un sol, ce sont les Canonniers Gardes-Côtes qui nous ont habillés. Leurs habits , qu'ils ne portoient que quelques jours par an, d'périssioient au magasin ; de peur que le ver ne s'y mette, nous les portons. Autant d'épargne pour la ville qui auroit été obligée d'habiller la plus grande
Adrien Tubeuf, j'aurois encore mille choses à te dire ; mais je garde cela pour une autre Epître qui ne tardera pas. Il faut que j'aille au Comité. Je finirai la présente par te demander un petit service ; tu vas toutes les semaines à Paris : passe, je te prie, chez un certain M. Gorsas, qui demeure rue Galande. C'est lui qui fait le Courier, & je lis ce Courier tous les jours, depuis que je me mêle des affaires publiques. Il y a quelque temps, j'y ai vu une infàme lettre signée, J.J. Cadom ; se disant journalier de Céna ; & demeurant rue Saint-Jean. Ce coquin nous traite d'Aristocrates, & se donne le bal à nos dépens ; nous avons couru sur le champ dans la rue pour en faire bonne justice, & point de J.J. Cadom, nous avons arpenté toute la Ville, demandant à tout le monde : ne connoissez-vous pas J.J. Cadom, journalier de Céna ? & point de J.J. Cadom. Le frippon a pris un nom de contrebande pour nous attrapper, mais, patience, nous le déterrerons, nos furets sont en campagne. Toi, tâche d'en avoir quelque révélation par ce bon M. Gorsas & de lui tirer les vers du nez ; tu nous feras
Adieu, l'ami ; donne-nous de tes nouvelles ; tout à toi ; je t'embrasse au nom de la Nation.
JEAN RABLU, avec paraphe.P. S. Mon fils qui a fait un petit brin d'études, & qui depuis la révolution me sert de Secrétaire, te fait bien ses complimens ; c'est un gars qui ne manque pas d'esprit : s'il continue, & que les choses ne changent pas, je le pousserai dans le ministere.
J'oubliois parbleu de te dire que nous avons reçu ces jours passés parmi dés hausse-cols, M. Moka(s) mon beau frere, galant homme, qui a fait ses premieres armes dans le Régiment du Roi, & qui a fait une petite fortune par les grands services qu'il a rendus. Il est le seul qui les ait oubliés ; & quand tu viendras a Céna, je te le recommande, comme faisant d'excellent café ; je te demande aussi ta pratique pour le Capitaine Toupet, mon cousin Remué de germain ; il raze très proprement, & a un grand air sous les armes. NOTES
NOTES TRÈS-INTÉRESSANTES.
Note:
(a) Depuis que je suis de la Nation.
Nation, grand mot qui retentit dans toutes les bouches, & qu'on emploie à tout, ainsi que celui de liberté ; ils sont comme les effets publics, ils haussent ou baissent sélon les agioteurs.
Note:
(b) Qui passoit toute croyance.
Comme a dit quelque part le bon M. Gorsas, il n'y avoit que le bon Dieu qui pouvait sçavoir cela. L'honorable Rablu m'a avoué qu'il ne s'attendoit pas à tant d'honneurs, & que si tous ceux qui pouvoient contrecarrer ses grandes opérations eussent bien voulu s'entendre, ils auroient donné du fil à retordre à l' honorable bande, & peut-être n'aurions-nous pas ce grand homme. Mais il sembloit qu'il avoit un esprit de vertige qui couroit toute la Ville : toutes les têtes étoient perdues ici comme ailleurs ; elles ne sont pas encore bien remises, & l'on peut dire du bon sens comme de Malbroug,
On ne fait quand il reviendra.Note:
(c)Et, ma foi, il n'y seroit pas bon.
Ceci me rappelle une petite aventure arrivée à un grand Orateur nommé M. de Saint S..... c'étoit lors de la bagarre du bled. M. de Saint S...... indigné se mit en devoir deharanguer la populace ; M. de Saint S.... disoit d'or ; mais au milieu d'une très-belle phrase, quelques voisines de M. de Saint s.... lui couperont la parole, & lui apostropherent une demi-douzaine de soufflets. M. de Saint S...... tout éberlué, & la mine toute rouge, dénicha bien vite, & a juré que de sa vie il ne mettroit son nez dans de pareilles affaires.
Note:
(d)Les quatre renards.
Tout le monde sait qu'il y a quelques mois, la Police est morte subitement, & que les quatre Conmmissaires ont été obligés de faire leurs paquets : c'est M. Bar.... de glorieuse mémoire qui en a hérité, & qui a endossé les quatre robes.
Note:
(e)Le plus cornique de tous Ics Comités ef bien celui de Céna.
C'est un vrai pot-pourri. Calot y eÛt trouvé de quoi s exercer. Rendons cependant justice aux gens de bon sens & de mérite, qui s'y sont trouvés ou qui s'y trouvent encore ; mais comme dit Virgile :
Apparent tari nantes in gurgite vasto.Du reste, plat orgueil, imbécille entêtement, lourde sottise, craisse ignorance..... Voilà les voix au Chapitre, & l'insolent Stentor qui crie le plus haut, est toujours sÛr d'avoir raison. On y diftingue entr'autres M. l'Apothicaire Salourdin, qui, suivant le Décret de l'Assemblée, ne devroit être admis nulle part, attendu qu'il est banqueroutier : à la bonne heure qu'il ait la pratique du Comité, & qu'il lui prête son petit ministere dans les fréquentes crises que ce pauvre Comité éprouve : mais que jamais il ne le regarde en face. Entendez-vous, Salourdin ? Vous vous mêlez de tout, mon ami & vous n'êtes bon à rien. Vous allez, vous venez, vous vous démenez, vous bourdonnez...... Sçavez-vous à quoi vous ressemblez ? à la mouche du coche.
Note:
(f) Il y a quelques mois que le drôle y fut pris.
C'est à cette fameuse nuit du 12 Avril, & c'est de tous les Comités celui qui a été le mieux composé ; mais il avoit eu le malheur de déplaire aux honorables camarades du grand Rablu : eh ! que répondre à du Canon ?
Note:
(g)Exceptons parmi les épaullettes quelques Messieurs qui ne sont pas de notre genre.
Rablu a bien raison ; ces Messieurs devroient bien s'appercevoir qu'ils sont là fort déplacés, & qu'ils déparent toute cette belle Milicie ; une partie s'est déjà rendu justice, & est décampé ; le reste devroit bien en faire autant, & profiter de la judicieuse réflexion de Rablu. Cela fait une si plaisante Caricature !
Note:
(h) Nous y avons pensé ; tous nos parents, tous nos amis.......
En admirant la composition de cette Milice, j'ai été un peu scandalisé d'y voir des banqueroutiers qui ne sont pas là plus de mise qu'au Comité ; cela répand une très-mauvaise odeur, & suffit pour rendre tout illégal. Entr'autres personnages, nous citerons l'honnêté M. L. dont la Barque a tant de fois fait naufrage, agioteur, insigne fabricateur de fausses lettres-de-change, & qui a déjà eu quelques démêlés avec la Justice pour de fréquentes distractions qui lui font arrivées ; voilà, grand Dieu ! les hommes qu'on met à la tête d'honnêtes gens. Je n'ai pu m'empêcher d'en témoigner tout mon étonnement à J. R. qui m'a avoué que sa religion avoit été surprise ; mais m'a donné sa parole d'honneur qu'il feroit sauter ces faquins au premier jour.
Note:
(i)La mesure d'une Culotte.
Il y a un Tailleur dans l'État-Major ; il ne sçauroit être mieux placé.
Note:
(l)D'une paire de Souliers.
"Vous n'allez pas, disoit, il y a quelque-tems, à un de ses Soldats, le Capitain Tirebotte..... pardon, mon Capitain mais vous m'avez fait des soulliers si étroits, que je ne sçaurois marcher"Note:
(m)Ce réglement sera dans le goÛt de celui de Rouen.
C'est un chef-d'öuvre que ce règlement ! je travaille à le mettre en vers, pour rompre en visiere à certains plaisans qui prétendent qu'il n'a ni rime ni raison ; j'en ai déjà quatre-vingt couplets de faits, sur l'air : sans devant derriere, sans dessus dessous ; il m'en reste encore douze à faire ; car je consacre un couplet à chaque article. Quand j`aurai fini, j'immortaliserai chacun des 0fficiers. C'est dommage que le Colonel-Général, qui, au sortir de la coque, se croyoit déjà un Général d'Armée, n'ait pas réussi à avoir des Aydes-de-Camp, comme il les demandoit ; j'aurois eu quelques Messieurs de plus à chansonner.
Note:
(n) Mais voici une bonne recette pour leur dégourdir les jambes.
On assure que l'Assemblée Nationale a proscrit cette recette, quelque bonne qu'elle soit ; mais le grand Rablu qui n'a pas de froid aux yeux, doit en écrire à l'Assemblée, & aller toujours son petit train.
Note:
(o) Certains insolents prétendent qu'il n'y a pas le sens commun.
Effectivement j'ai entendu dire à cet insolent, que cette Garde n est qu'un épouvantail de cheneviere ; que le poste du Comité est fort ridicule, puisque la troupe n'est qu'à un pas & que le Comité, composé comme il est, ne vaut pas la peine d'être gardé, & ne mérite pas le coup de fusil ; que le poste du Chateau est une sotte gloriole & une desobéissance journaliere aux vues du Roi & de l'Assemblée ;qu'on n'a tout au plus besoin de patrouille que le jour & la nuit ; que le servce ne devroit être fait que par ceux qui peuvent se passer de leur travail, parce qu'il n'y a pas de garde qui ne coÛte deux journées au Soldat National, sans compter les autres frais, ce qui est une perte immense pour la Ville que d'ailleurs
Note:
(p) Nous sommes abonnés à vingt-quatre sols par homme.
On appelle ces gens-là des Locatis ; il est des jours ou presque toute la Garde en est composée, cela lui donne un grand air.
Note:
(q) Le Major Soliveau.
Une note est fort inutile ici. Le nom dit tout.
Note:
(r) Nous vendons publiquement le sel à six liards la livre......
Non - seulement à six liards, mais à un sol : on crie le sel dans les rues comme les autres denrées, & à tous les marchés on voit des petites boutiques de Marchands de sel & de tabac. Tous les nés de Céna sont approvisionnés pour six ans. Vive la liberté, comme dit le grand Rablu. Ces jours derniers un garçon Perruquier vient de s'établir à la barbe de la Communauté. Il a pris pour enseigne la liberté ; en vain lui a-t-on parlé de Statuts, de Regles, de Lettres de .Maîtrise ; il a répondu bravement : cela fait rasoir.
Note:
(s)Note from editor: the typeset of the name in italics Moka is unclear in the original text. Please see the page image.
POST-FACE
Il y a un mois que la Lettre de l'honorable devoit paroître, mais l'homme propose, & Dieu dispose : de fâcheux contre-temps ont jusqu'ici privé le public de ce chef-d'œuvre..... Au moment où l'impression s'achevé, hélas ! nous apprenons l'accablante nouvelle de la mort de J. Rablu. Ce grand homme est parti subitement pour l'autre monde. Depuis quinze jours il ne se sentoit pas bien : il avoit beaucoup travaillé depuis six mois, & il avoit sur-tout sué sang & eau pour amener à bien sa chere & rare Milice Perlimpinpin... Il avoit pour elle des entrailles de pere ; mais il n'étoit pas trop payé de reconnoissance ; & l'auguste Assemblée lui avoit manqué de garantie, en ne lui envoyant pas la Sanction pour ses étrennes. Cette mortification, à laquelle il étoit bien loin de s'attendre, lui a donné un fond de chagrin qu'il tâchoit en vain de dissimuler ; (il est des momens où le plus grand philosophe échoue.) Ensuite est venu le combat des cochons : tout le monde sçait qu'un Caporal de Perlimpinpin étant de gardé au Château, a été saisi du plus bel enthousiasme patriotique, & qu'il a pour-fendu d'un coup de sabre, un cochon du Major, qu'il a pris pour un Aristocrate... Les deux parties ont été traduites devant leurs Pairs : c'est le cochon qui a gagné, & quoique le Caporal se fÛt comporté en brave homme, il n'en a pas moins été dégalonné, & mis à la queue de la Compagnie, attendu qu'étant dégradé, il ne lui convenoit pas de se trouver en combat singulier.
Cette histoire de cochon a vivement affecté J. Rablu, jaloux comme un tigre de l'honneur de sa Milice, & qui craignoit que le sang du cochon ne rejaillit sur tout le corps ; mais ce qui l'a achevé, c'est la nouvelle de ces Municipalités prêtes à se former ; changement de décoration qui peut influer sur la Milice Perlimpinpin : c'est lorsque Rablu a
CHANSON.
Air : C'est ce qui vous console.
Sergents, Caporaux, Comité,
Trois fléaux pour l'humanité,
C'est ce qui la désole ; bis.
Mais bientôt ils seront réduits
Au néant dont ils sont sortis,
C'est ce qui la console. bis.
Caporaux, braves en commun,
Vont toujours marchant dix contre un,
C'est ce qui nous désole ; bis.
Mais à l'un d'eux tâtons le pouls,
Nous le voyons fuir devant nous,
C'est ce qui nous console. bis.
Sabre en main, les yeux menaçants,
Chez les fermiers ils vont jurants,
C'est ce qui les désole ; bis.
Mais l'or, le vin sont des raisons
Qui de ces loups font des moutons,
C'est ce qui les console. bis.
Enfin, Caporaux, Comité,
Tout honnête homme ont tourmenté,
C'est ce qui nous désole ; bis.
Mais la Municipalité
En va purger notre Cité,
C'est ce qui nous console. bis.