Chapeaux á vendre, opuscule dédiée á M. Le Chapelier.
>Puisqu'il faut faire argent de tout
Autant de nos chapeaux que de nos boucles.
A PARIS
De l'imprimerie des Gens sans tête à l'Assemblée Nationale.M. D C C. X C.
CHAPEAUX A VENDRE.
Si peu de gens ont des têtes qui valent aujourd'hui, que dès lors les Chapeaux deviennent inutiles. Nous nous sommes décidés à faire un inventaire patriotique de tous ceux que l'on pourroit vendre au profit de l'état.
Je ne vous parlerai pas du castor du gros Vicomte : la balle qui lui a froissé le front nous prouve que le plomb n'est pas incompatible avec cette tête, après laquelle tout le monde crie, on ne sait trop pourquoi, car elle n'est pas sans mérite. Un plaisant me disoit, il y a quelques jours, qu'il la trouvoit si solide qu'il en avoit retenu le crâne, après la mort de ce seigneur de l'ancien régime, pour faire le chapiteau d'un alambic. Mort ou vif, répondit un garçon, ce crâne ne peut donc changer sa destination.
Nous voudrions bien faire bénéficier la caisse
Mirabeau, le grand meneur, tenoit beaucoup à son chapeau, & chacun de nous répugnoit aussi à l'en priver ; c'est une si bonne tête ! Cependant les besoins de l'état sont si urgens, que nous devenions pressans; lorsqu'un Anglais, témoin de nos instances, nous dit : il ne le donnera pas ; ce chapeau est plus précieux que vous ne l'imaginez ; il est doublé de Renard (I).
Note: (I) Fox, en Anglais veut dire Renard. Cet insulaire, en parlant du chapeau doublé de poil de RENARD, fait sans doute allusion à tout l'argent qu'a gagné l'honnête, le fameux, l'intéressant et très intéressé Mirabeau avec Fox, Ministre Anglais, soit dans l'affaire où ce d'Orléans s'est montré comme un sot, soit par sa motion pour l'affranchissement des Nègres, qui ne lui a cependant, dit-on, valu que cent mille francs, et qui devoit lui en valoir quinze cent mille, s'il eÛt pu réussir à la faire passer.
Nous ne doutions pas effectivement que ce feutre ne couvrit le plus fin des animaux, & le voyant toujours éluder adroitement tous nos argumens, nous allions quitter la partie, quand la vertueuse Madame le Jay entra. Elle s'approcha mystérieusment de son tendre amant, & lui dit, assure-t'on, à l'oreille, qu'elle l'aimoit mieux en bonnet de nuit. Ce que n'avoit pu faire notre éloquence, ce que n'avoit pu lui-même gagner sur sa belle ame le plus patriote des Députés, deux beaux yeux, quatre mots d'une charmante bouche, l'obtinrent en un instant. Exaltons la sensibilité de ce généreux citoyen, & remplaçons le chapeau que nous venons de conquérir, par une couronne civique ; aussi bien c'est la mode ; elle fiéroit autant à un Mirabeau qu'à un grand
Pour ne point avoir de foiblesses, pour conserver sa tête, & ne pas s'exposer à voir fort chapeau à l'encan, il n'est qu'un moyen ; Mounier, Lally, Bergasse, & tant d'autres, nous l'ont prouvé. Partir ou perdre le moule avec le chapeau, c'étoit l'alternative où se trouvoient ces grands hommes. Ils sont partis. En vain d'Orléans a suivi le même exemple; en partant il n'a pu emporter ce que jamais il ne posséda, & la caisse patriotique est enrichie de son chapeau, de celui de ses dignes fils, auxquels on pourroit même joindre celui de sa femme & de son beau-père, s'ils en valoient la peine.
Nous voulions joindre , à la précieuse collection dont nous venons de parler, le fameux
Nous nous dédommageâmes amplement des refus que nous avions éprouvés, car en passant devant le palais, nous trouvâmes dans nos anciens Sénateurs, le plus généreux dévouement. Chacun d'eux s'empressoit à qui mieux mieux,
La suite à l'ordinaire prochain.