Rendez-moi mes boucles. A Messieurs de l'Assemblée Nationale.
Anonymous.
[1790].J'étois aveugle lorsque les comices de l'empire français se renouvellèrent. On me dit que tout étoit dans le désordre, qu'il n'y avoit plus d'argent pour payer les pensions des grands seigneurs, leurs maîtresses, leurs valets, leurs menins ; qu'il étoit plus juste que je donnasse mes boucles [1], sous le prétexte qu'elles
Note:
[Note 1, page 1] Je ne peux concevoir comment la nation française s'est abusée & s'abuse encore jusqu'au point de se défaire de ses boucles & bijoux. On ne fait de tels sacrifces que lorsque toutes les ressources font épuisées, à la fuite d'une guerre désastreuse ; & si nous venons à en essuyer une, d'où en ferons-nous, donc ? quels moyens emploierons-nous pour la soutenir ? Depuis cette époque du patriotisme français le numéraire devient plus rare de jour en jour. Mais, me répond un plaisant, il faut bien entretenir dans le luxe nos princes & seigneurs, dans le pays étranger ; d'ailleurs, en échange de votre or, l'on vous fabrique de bonne monnoie en beau papier ; vous n'aurez à craindre pour celle-là que le feu & l'eau. Vous pourrez encore comparer ces billets à des billets de mort, parce qu'ils annocent l'extinction totale de la France.
L'on me dit que les Français avoient conquis leur liberté ; je le crus, parce que je n'y vois pas. Mais pour assurer cette liberté, il falloit en boucler les enemis ; je donnai donc mes Boucles aux Représentans de la Nation ; quel usage en ont-ils fait ? nous le verrons. Mais je croyais être libre ; je courus â tàton ; je tombai dans un fossé ; j'appelai à mon secours, & l'on me répondit que j'étois libre , que je devois être content. Je me désespérois : alors on me demanda un louis d'or pour me retirer ; je ne l'avois pas. On exigea le quart de mon revenu, accompagné de plusieurs autres ; j'y consentis , & m'apperçus que l'on m'avoit retiré du précipice. Ah ! m'écriai-je, j'en ferois forti à meilleur marché, si j'avois eu mes Boucles. rendez-moi donc mes Boucles !
Un maître imprimeur (M. Knapen fils) a été le premier à faire le sacrifice de ses Boucles pour la patrie ( grand effort vraie-
Note:
(Note 1, page 4) Comment les restaurateurs de la monarchie française n'ont-ils pas prévu qu'en adoptant les boucles de cuivre, ils alloient mettre sur le peuple un impôt tout à la fois désastreux & dèshonorant, en tirant de chez l'étranger, à notre propre détriment, toutes ces matières, boucles & montures. Combien de milliers en avons-nous fait venir d'Angleterre ? & combien de millions en especes leur avons-nous envoyés pour ce seul objet de caprice ? Voilà, en vérité , ce qu'on peut appeler de grandes vues de spéculation !
Des barbiers, des perruquiers ,des etuvistes, des chapeliers, à qui j'avois vendu des marchandises, ont refusé de me payer, parce qu'ils n'avoient pas d'argent, & qu'ils avoient donné leurs Boucles ; l'on m'a rit au nez. J'ai dit qu'il falloit être juste avant d'être bienfaisant.
Les coëffeurs & coëffeuses, les marchandes de modes, les fabricands de gazes & de linons, & tous ces ouvriers que ces fabriques emploient, ont cru que leur commerce alloit fleurir ; ils se sont dépouillés, comme moi, de leurs Boucles & de leurs bijoux : mais comme ils ont songé creux, chacun mourant de faim, & se trouvant sans travail, vous dit, à mon exemple, rendez-moi mes Boucles.
Manufacturiers de draps & de soye, horlogers, plumassiers, éventaillistes, sondeurs, doreurs, médaillonistes, tapissiers, miroitiers, orfèvres, jouailliers, peintres, sculpteurs, ébénistes, papetiers, enlumineurs, tireurs d'or & graveurs, ont donné leurs Boucles, croyant qu'elles leurs rapporteroient du bénéfice au centuple, que le commerce languissant reprendroit des forces ; les imbéciles se
Le monarque, les princes, leurs ministres, le maire, les administrateurs, ont donné leur argenterie, leurs bijoux & leurs Boucles, pour faire de la monnoie. Le peuple, toujours singe des grands & de ses Députés, les a imités. Cependant le numéraire devient rare de plus en plus. Les Députés n'ont point renoncé à leurs appointemens, malgré leurs gros revenus ; ils n'ont fait le sacrifice que d'une mauvaise paire de boucles. Dites-moi, je vous en prie, qui a la clef de la monnoie & du trésor ; car des objets, aussi considérables
Un de mes amis me disoit, au sujet de ce transport de lingots d'or, qu'on faisoit clandestinement : Ce sont nos boucles & nos bijoux que l'on envoie en purgatoire, pour les purifier, parce qu'elles ont été infectée s par les mains des Aristocrates qui les ont touchées ; mais pour le billon, c'est la monnoie des gueux & des pauvres qu'on porte en parade dans le paradis du trésor royal. Quant à moi, j'aimerois mieux être dans le purgatoire des riches & y avoir tout en abondance,
Ma femme avoit balayé à sept heures & demie du matin , selon les réglemens de police ; il faisoit une pluie du diable ; des voitures passerent pardevant ma porte, & répandirent les boues que la pluie avoit délayées. Ainsi , pour récompenser ma femme du don patriotique quelle avoit généreusement fait de ses boucles & bijoux, aux dépens de notre pot-au-feu, on l'a assignée & condamnée à l'amende, comme si elle pouvoit disposer des élémens. Elle n'avoit pas six francs pour payer l'amende ; on l'a donc mise en prison : mais pour la faire sortir, rendez-moi mes Boucles.
Les traiteurs, les rotisseurs, les pâtissiers, les cuisiniers, ont donné leurs boucles & leurs bijoux à l'Assemblée Nationale ; & par un enthousiasme patrio-
Les prélats, les abbés ont restitué les biens de l'église à la nation ; les Députés les vendront, en feront un emploi à leur volonté ; mais les pauvres, de force ou d'autre, en feron privés, n'auront plus de ressources ; on aura écorché & même dévoré le mouton au lieu de rendre seulement la laine. N'importe la régéneration ne sera point parfaite, ou rendez-moi mes Boucles.
Quand j'ai vu les abbés ce cour en
Tout le peuple du bas étage, ruiné par les largesses patriotiques, parce qu'il est imprudent, inconséquent & mauvais spéculateur, tombe à la charge des riches ; mais les gros richards, geoliers de leurs coffres-forts, ont recours à des quêtes qu'ils font pour les malheureux, à la réserve de la façon & du contrôle qu'ils estiment à leur gré. Les impositions tombent sur les foibles, & font un revenu aux grands ; car l'on fait que ceux qui ont le maniement des deniers des pauvres, se sont toujours enrichis aux dépens des pauvres. Mais si l'on avoit
Les magistrats, les procureurs, les huissiers, les notaires, les commissaires, qui ont acheté des charges à un prix exorbitant, ont trouvé le secret de s'emparer de l'administration des municipalités, & de toutes les places lucratives, civiles & militaires, pour se dédommager de leur premiere profession. Ils ont porté leur esprit de rapine dans celle-ci ; tant mieux pour eux, tant pis pour les Français : c'est une source de bonheur pour les uns, & de destruction pour les autres. Mais moi qui n'ai aucune ressource... soyez justes & rendez-moi mes Boucles.
J'ai été condamné injustement & par défaut, à une amende de vingt livres. Je me suis adressé à un avocat pour revenir par opposition ; mais j'avois donné tous mes bijoux ; je n'avois plus
Eh bien ! Meissieurs, ou Messeigneurs ; car je ne suis pas chiche de titres, que ne me dites-vous, que ne dites-vous aux Français ; vous nous avez donné votre argenterie, votre or, vos bijoux & vos boucles. Nous avons fait battre aussi-tôt la monnoie ; & pour vous convaincre de notre franchise & de notre fidélité ; nous avons fait apposer le mois & l'an 1789, avec la légende de Louis XVI, Roi des Français, afin que les citoyens ne puissent point confondre l'ancienne monnoie avec la nouvelle. Nous vous donnons des écus & des louis ee notre façon, en especes & non en papier. Nos especes formantes ne font point équivoques ; elles circulent dans toutes les